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Pourquoi j’écris
Longtemps je me suis couchée tard : j’ai lu beaucoup, passionnément. Je lisais comme on s’enivre et, les yeux fermés, je lisais encore dans l’obscurité. S’endormir dans les mots d’un autre, le souffle d’un autre. Parfois, je réinventais le chapitre. C’est comme ça que l’écriture s’est imposée à moi, elle m’a sauté dessus, en traître et dans le noir. J’ai d’abord écrit uniquement pour moi et n’ai autorisé personne à me lire. Un jour pourtant, une amie a lu. Elle m’a conseillé un éditeur en me faisant promettre de lui envoyer mon manuscrit. J’ai obéi, il faut toujours honorer les promesses que l’on fait à ses amis. Mon premier livre a vu le jour très vite, il a même été récompensé par le Prix de la Ville de Paris. J’ai alors moins écrit car j’ai pris conscience que désormais, on m’attendait au tournant. Que les textes à venir seraient pesés, jugés, par moi d’abord. J’ai aussi eu peur de m’égarer en essayant de plaire - mais c’est pas parce qu’on met le pied dans quelque chose qu’on y perd son âme, pas vrai ? Et puis j’ai fini par admettre que moi aussi je pouvais avoir quelque chose à dire, que tout le monde a quelque chose à dire. Lorsque j’ai admis, j’ai à nouveau écrit. J’écris parce que je n’ai pas de talent d’oratrice et que le crayon m’aide à marcher droit, j’écris surtout pour continuer à voir du merveilleux là où certains ne voient plus rien.
Nadia Berquet (Friture magazine, février 2011 - http://www.frituremag.info/les-chroniques/frites-et-ratures/joyeux-nawel-1.html)
Nadia Berquet est l'auteur de Cité des Fleurs (le Mot fou éditions), La Sale Odeur du bonheur et la Guerre des fleurs (HB éditions repris par le Mot fou éditions) disponibles en librairie



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Je vous écris d’un manoir de la Drôme à une heure comprise entre chien et loup et j’ai peur.
Entendez-moi, ils sont là, je les sens. Comme chaque soir, ils s’éveillent, ils rôdent dans le boudoir, loin des étagères et bien au-delà. Il m’arrive d’en surprendre, parfois, sur la table de chevet ou le guéridon, immobile ou presque. Parfois même enlacés à d’autres et dans des poses suggestives, sur mon lit par exemple, et cela me trouble. Hier encore, l’un d’eux frappa à ma porte et, lorsque j’ouvris, il se laissa prendre dans mes bras puis déposer parmi les siens. Et cela sans un mot, sinon ceux inscris bien sûr.
Il est rare de les voir s’ouvrir d’eux mêmes, ils demandent toujours à être aidés. Sans mot levé ni regard abaissé, leur présence suffit et nous leur obéissons, le dos voûté sur leur intimité.
Leur intimité certes mais l’on peut dire aussi « leurs entrailles » tant leur intérieur me fascine, à la manière d’une boucherie, cette bête immonde qui se nourrit de mes projections.
Que faire alors ? Je les entends, je devine leur présence, je n’ose me retourner. Ils m’encerclent de toutes parts, je ne peux les chasser. Les jeter dans la cheminée ? Leur présence me hantera et cela jusqu’aux rêves, un cauchemar !
Impossible de tourner la page, ils seraient encore là. J’ai déménagé plusieurs fois, toujours ils m’ont suivi ne cessant d’augmenter leur nombre au fil de nouvelles rencontres. Tout un roman.
Et ne me dites pas qu’il s’agit d’angoisses. J’ai demandé à un ami de passer la nuit avec eux. Le matin, malgré mes appels, il n’a pas répondu et depuis personne ne l’a revu. Qu’est-il devenu? Quelqu’un a t’il réclamé sa dépouille ? Le plus grand silence. Je n’entre plus dans cette pièce.
Certains mots, au détour d’une page, me l’évoquent parfois mais sans autres preuves. Je parle de celles recevables par un tribunal, c’est entendu. Et puis, est-ce bien lui, enfermé dans ces feuilles ? Je ne sais.
Enfin, je ne vous écris pas pour parler de cet ami mais de cette inquiétante réalité qui m’entoure, de cette inquiétante étrangeté car je ne sais comment les décrire. Ils affleurent parfois au détour d’une lecture mais s’ils se laissent lire, n’en doutez pas, c’est avec malice.
La blancheur de leurs pages, déjà, est inquiétante. Inquiétante certes et recouverte de signes noirs, des signes si abstrus qu’ils demandent à se pencher pour les comprendre. Je veux dire, pour ne pas se méprendre sur leur sens.
Et ce blanc, revenons-y, n’est-il pas prémisse à la folie, invitation à la fantasmagorie d’un imaginaire sournois par lequel les vessies ressemblent aux lanternes ? Les vessies, je vous l’ai dis, des entrailles, presque.
Et il n’y a pas à aller loin. Prenez ce livre, faites ainsi, délicatement. Il ne se réveillera pas, je le connais, enfin, assez. Voilà, ce livre de monsieur Napoletano. Pas comme ça, doucement, cette réalité là. Ouvrez-le et regardez dans son réfrigérateur. Les signes à l’intérieur des pages sont trompeurs. Le jour, vous y trouvez du lait mais c’est de laideur qu’il s’agit si vous y retournez la nuit. Et cette manière de désigner le narrateur, ce « tu » qui le désigne et qui vous appelle. C’est bien connu, il s’agit d’un « tu » pour que « je » soit là et cette fois en train de boire un verre de laideur dans sa cuisine. Damnation, il m’a eu, plongé dans cette intimité qui m’interpelle.
Est-ce cela, la littérature ? Une lecture du réel qui me ravit mais à moi-même ? Et si familière, pourtant, si on ne l’écrit pas, si on ne la désigne pas de cette façon. Cette cuisine n’est pas une simple cuisine, c’est un lieu que l’on hante, la nuit, lorsque la réalité se retourne sur soi.
Voilà, vous pouvez le déposer, doucement. Regardez comme ils sont paisibles lorsqu’on ne les réveille pas. Prenez celui-ci maintenant, oui, monsieur Viguié. Des rois dans les arbres, ne sont-ils pas beaux ? Je sais, monsieur Landru avait de belles azalées, tant de femmes les ont aimées avant qu’on ne le guillotine. A-t-on pensé aux azalées de monsieur Landru lorsqu’on le condamna ? Écoutez, il suffit d’en prendre un entre les mains et déjà il s’empare de notre imagination, de nos souvenirs, de nos mots. Et ces derniers : demain il ira « à la rencontre du minuscule… poser d’autres échelles ».
Je vous l’ai dit, demain ils vous encercleront d’autres mots, de ces mots écrits qui nous font prendre des rois pour un baron perché, cela est déjà arrivé. Avec eux, les vessies ressemblent aux lanternes. Leurs mots vous invitent à une histoire souvent proche, certes, mais pas anodine. Ils vous invitent à une lecture qui vous ressemble ou peut-être pas et c’est là le pire car elle vous ressemble, malgré tout.
Prenez garde, ils sont là. Vous ne les entendez pas? Les livres sont là, cette inquiétante réalité.
Dans l’attente de votre compréhension, et peut-être de votre aide, je vous prie de bien vouloir croire en l’expression de mon effroi.
JL